Beauté(s) Fragile(s)

« Les poissons me fascinent. Je suis incapable de dire pourquoi. Ça ne fait pas de bruit, c’est nul, ça n’a aucun intérêt pour moi. C’est leur évolution dans l’eau qui me plaît, l’idée qu’ils ne sont rattachés à rien. Des fois je me prends à rester débout des minutes entières devant un aquarium. Début comme un imbécile. Parce que c’est beau, voilà tout. » 
 

Extrait de Aveugles, Sophie Calle, 1986

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©Point de suspensions, all rigths reserved
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En 1986, Sophie Calle demande à des personnes nées aveugles quelle est leur représentation de la beauté. La beauté n'est pas quelque chose de visible. Sinon, des personnes qui n’ont jamais vu ne pourraient pas répondre à la question, et qui plus est, leurs réponses nous sembleraient inadéquates ou fausses, voire laides. Ce n’est pas le cas. Loin de là. Pourtant, ce n’est pas dans Histoire de la beauté (2004), mais bien dans Histoire de la laideur (2007), que Umberto Eco évoque le handicap : les artistes représentent la laideur, la vraie, pour « comprendre la difformité comme drame humain ». La difformité des « incurables ». Voilà comment Eco clôt le livre. Comme si, finalement, ce qui était en-dehors des cadres hégémoniques était laid, c’est-à-dire pas beau. Cela correspond davantage à la manière dont le handicap est perçu dans la société : comme quelque chose relative à la laideur.
 

Avec Beauté(s) fragile(s), nous voudrions contribuer à élargir la définition de la beauté. Nous sommes trois femmes. Nous avons chacune un corps, une manière de bouger, de marcher, de regarder, de toucher, de penser, qui est la nôtre. Certains de nos corps sont "handicapées", mais par nos présences, nous voulons interroger les stéréotypes de la beauté et l’envisager plutôt comme l’affirmation de nos singularités. Au cours du travail de recherche et de création, nous souhaitons explorer les dynamiques entre l’intérieur et l’extérieur (entre ce qui est visible et ce qui n’est pas visible) ainsi que nuancer la séparation entre beauté et laideur. Nous chercherons à ce que les rencontres entre nous trois -et aussi avec le public- créent des instants d’étonnement et de surprise. Ils seront, certainement, fragiles. Comme le monde. Cependant, dans cette fragilité nous retrouvons les caractères de l’inattendu et de l’inexplicable propres à la beauté. Ceux qui font dire : « Début comme un imbécile. Parce que c’est beau, voilà tout ». Entre la beauté et la fragilité il n’y a qu’un pas.

Ce projet a bénéficié de deux semaines de travail dans le cadre du programme PETR de RAVIV.

Nous aurons 5 semaines de résidence à Anis Gras -le lieu de l'Autre- entre novembre 2022 et février 2024