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Nuances de blanc

J’avais fini par poser mes bras sur l’accoudoir. J’enfonçais mes doigts pour mieux apprivoiser la matière synthétique du fauteuil. Moi, Domenico S. je regardais Claudine M. Claudine aussi me regardait. Les regards se croissaient silencieusement dans un duel intime et intangible pour inciter l’autre à prendre la parole.


« Je ne parviens pas à mettre des mots… ou plutôt, je n’arrive pas à comprendre. Pourquoi l’ai-je fait ? Je ne trouve pas des phrases claires pour le dire », lui dis-je enfin.


Elle sourit. Elle avait gagné le duel et refusait cependant de remplir ce nouveau silence. J’avais déjà perdu une fois. C’était son tour à elle de mettre des mots.


« Je vous en prie, continuez, mais d’abord racontez-moi un peu comment était votre voyage ! Enfin, si vous voulez. Je dis juste que cela vous permettrait peut-être de vous détendre, dit-elle en souriant toujours plus doucement.

- Tout est lié

- Alors c’est parfait : on essayera de délier ces différentes particules, comme les autres fois, vous êtes d’accord ? »


Non, pas cette fois-ci. Le problème fondamental est précisément là : tout est lié. Un nouveau duel se déclara silencieusement entre nous. Claudine gardait le même sourire, ce qui commençait à être effrayant.


« Excusez-moi », dis-je enfin en espérant dissoudre son sourire.

S’il fallait faire semblant que tout restait comme avant, s’il fallait remettre le masque, si un espace-refuge ne pouvait pas être créé, alors il fallait jouer avec les mots.

« J’avais oublié… je ne suis pas complètement moi-même en ce moment.

- Il n’y a pas de problème.

- L’exposition de Maria était parfaite. Toutes ses grandes oeuvres étaient exposées. Il ne manquait que deux ou trois de ses grands tableaux, notamment Vase liquide dont je vous ai déjà parlé. S’il avait été exposé mon intervention aurait été remarquable. Certains critiques le trouvent inintéressant alors que, à mon sens, il est la pièce la plus énigmatique de l’oeuvre de Maria. Oui, c’est le tableau avec le moins de nuances : Vase liquide est l’un des premiers qu’elle a repeint en blancs colorés.

- Son premier tableau en blanc, vous dites ?

- Blancs colorés, s’il vous plaît. Ce sont différentes couleurs, différentes nuances de blanc.

- Oui, bon, vous me comprenez…

- Excusez-nous, je suis susceptible en ce moment.

- Non, c’est moi qui m’excuse. Vous avez raison : il faut bien nommer les choses par leurs noms.

- C’est juste… Pour revenir à votre question, non, ce n’est pas son premier tableau repeint en blancs colorés : le premier est Mer(e) profonde de 1986. Vase liquide est de 1989. C’est un des premiers, mais non pas le premier. Souvent dans mes interventions je l’évoque car je trouve que dans la monotonie des blancs utilisés repose la réflexion sur l’éventail des nuances. C’est une véritable vase où elle explore les possibilités infinies de la couleur blanche. »


Maria Kepperman, pour ceux qui ne la connaissent pas, est l’une des artistes contemporaines les plus renommées de notre époque. Elle est née à Cracovie (Pologne), en 1932. Troisième enfant d’un couple juif aisé, elle et sa famille s’enfuient aux Etats-Unis en 1936. Brillante élève, elle entame une formation en arts plastiques à l’Université de Berkeley, en 1951. En 1954 elle épouse le photographe David Poli. Tous les deux font partie de l’effervescence artistique californienne de l’époque. Ce n’est qu’à la mort de son mari, survenue brutalement en mars 1986, que Maria Kepperman devient la maîtresse du blanc, comme je la nomme dans mes travaux. A partir de ce moment-là, elle commence à peindre et à repeindre ses tableaux avec des nuances de blanc ou des blancs colorés, comme je les nomme aussi dans mes travaux. La créatrice revient sur son oeuvre pour l’effacer. Elle peint pour repeindre, elle peint pour rendre invisible. Son oeuvre dénude aux spectateurs l’intangibilité du geste artistique. Kepperman travaille la mémoire : elle peint l’impossible retour au point zéro. Face à son oeuvre, le spectateur perçoit des blancs colorés mis sur la toile avec des traits de pinceau qui créent différentes épaisseurs. Il n’est pas rare de se perde devant un tableau de Kepperman. Je peux passer des heures à contempler ses oeuvres. Je comprends sa démarche artistique, mais je ne peux pas m’empêcher de vouloir deviner ce qu’elle avait dessiné avant de remettre du blanc. Je suis un des spécialistes de Maria Kepperman. J’enseigne son oeuvre à l’Université de Bologne et à La Sorbonne. Je voyage dans les capitales européennes pour intervenir dans des colloques. Je suis un spécialiste de la couleur blanche. Claudine, ma psychologue, le sait déjà. C’est pour cela qu’elle sourit.


« Vous l’avez rencontré ? »


Maria est mystérieuse. A la mort de son mari elle s’est éloignée du monde artistique : plus de galeries, plus de vernissages, plus de San Francisco. Elle est devenue invisible au même temps que son oeuvre devenait visible. Je n’ai jamais réussi à m’entretenir avec elle : Maria ne veut pas parler avec des critiques d’art. Alors je deviens moi-même artiste : je crée les réponses aux questions que son oeuvre éveille en moi. Pourquoi peindre pour effacer ? Pourquoi effacer avec du blanc qui est l’absence de couleur et non pas avec le noir qui est un mélange de couleurs ? Pourquoi avec le vide et non pas avec du plein ? Pourquoi revenir à la toile blanche ?


« Domenico, vous l’avez rencontré ? répéta-elle, cette fois-ci sans sourire


- C’était la première fois que je prenais un vol si long : 15 heures. Traverser l’Atlantique pour arriver aux côtes du Pacifique, en Californie. J’étais assis à côté de Steph, un jeune homme, un américain qui retournait chez lui après plusieurs mois en Europe. Nous avons beaucoup échangé pendant le vol. Nous avons pris de vin, nous avons rigolé : c’était une amitié condensée. Lorsque l’avion atterrit, Steph se leva, pris sa valise et ce fut tout. Aucun mot aimable, aucune clôture. Je sorti de l’avion en pensant à cette disparition. Je revoyais les visages que j’avais vu à la salle d’attente de Roissy. Certains revenaient de voyage, d’autres commençaient le leur, mais nous étions tous réuni dans cet avion qui traversait

l’océan. Nous avons volé en détruisant les nuages. Je n’avais jamais réfléchi à l’insupportable attachement aux inconnus d’un vol. USA citizens ; Other nationalities. Les files d’entrée nous dispersaient…et nous retombions dans nos solitudes.

J’ai récité mon séminaire par coeur : « Keppermen : la maîtresse des blancs colorés ». Je repensais à la traversée au vol. La rencontre avec ce jeune inconnu a été chaleureuse, je la croyais exceptionnelle : parler pendant des heures avec un inconnu alors que nous volions ! Pour lui c’était un trajet comme un autre, une rencontre comme une autre. Une banalité. Moi. Une banalité. Moi. »


Claudine voulu prendre la parole.


« Je finis mon histoire et après vous pouvez prendre la parole. »

Elle était d’accord avec cette négociation.

« Une personne, que je préfère garder sous l’anonymat, m’a donné l’adresse de Maria. Je vous l’avais dit, il me semble, avant même que je parte. La veille de mon départ, je commandai un taxi pour aller chez elle. Mon coeur ne battait pas comme j’aurais voulu qu’il le fasse. Dans le trajet, l’image fatale des passagers de l’avion occupait ma tête : je voyais leurs faux sourires, leurs faux regards. «It’s here. 20 dollars please ». J’étais devant la porte de Maria lorsque soudain j’ai vu le blanc et ses nuances. Devant sa porte, noyé dans mes pensées, j’ai compris son oeuvre. Alors je suis revenu sur mes pas. J’ai repris un taxi en sens inverse. J’ai demandé au chauffeur de reprendre le même chemin que l’autre taxis avait pris avant pour me conduire chez Maria. J’ai retourné à l’hôtel. J’ai fait ma valise. Je suis parti à l’aéroport. J’ai brièvement marché en sens inverse. L’avion a pris le chemin de retour. Je n’ai pas parlé avec le passager d’à côté. Je suis rentré chez moi et maintenant je suis chez vous, car le matin avant de partir j’étais venu ici. Vous comprenez ? Je repeins ma vie en blanc. »



Un long silence s’installa. C’était moi qui avais gagné le duel.



Sofía Valdiri

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